23.01.2012
Pourquoi encore la psychanalyse ? Editions Dédicaces Montréal, Un ouvrage de georges Botet Pradeilles
Préface de Dominic Drillon, Psychanalyste.
A publié aux Editions l'Archipel
Le bonheur d'être névrosé, 2008
Discours, connaissance ou thérapie ? La psychanalyse entretien le débat depuis plus d’un siècle. Quelle étrange discipline, art ou pratique ! Elle ne laisse pas indifférent. Décriée par les uns, adulée par les autres, elle peut fasciner certains. C’est en tout cas une aventure humaine. L’un de mes professeurs disait : « On peut y entrer par curiosité, on peut y entrer aussi par nécessité et parfois, c’est une étape nécessaire, une question de vie ou de mort ». Il n’avait peut-être pas exprimé cela en ces termes mais c’est ce que j’ai retenu.
Vous qui entrez ici, ne vous faites aucune illusion mais n’abandonnez pas toute espérance.
La psychanalyse ne se démontre ni ne se justifie. On peut à tout moment en rejeter en toute suffisance le dispositif, les prémisses et les conséquences. Le scandale Freudien ne s’épuise pas. Ici, chacun n’est plus ce qu’il prétend être, mais seulement ce sujet réduit à son extrême intimité sous le regard infiniment proche, mais étranger du psychanalyste. La sommation est claire. On doit ici renoncer à tricher avec la vérité en jouant de positions névrotiques ou perverses avec soi-même et l’autre. Chacun sait bien où il feint son rôle de victime ou devient sournoisement manipulateur.
« Vous ne me posez pas de question, vous ne dites pas ce que vous pensez, vous ne donnez jamais de conseils ». Silence. C’est la seule façon de faire advenir une parole. Cela dérange, au début surtout. Et puis cet espace est investi, par le sujet. Sa parole est accueillie sans qu’elle reçoive de condamnation ou même de jugement. Avant, il ne sortait que des mots, des phrases par lesquels la personne recherchait la clarté, la cohérence, la rationalité. En fait, son discours ne faisait que chasser le silence plus ou moins angoissant. Là, elle est invitée à laisser aller ses idées, et, comme dans un rêve, ce qui était flou, obscur, finit par prendre du sens au fil des mots. La vérité viendra et libèrera de l’épuisant système qui soutient l’homme portant sa pesante image. Encore faut-il se laisser aller à cette liberté dans l’aventure psychanalytique. Dès que l’on se prend au jeu elle devient bientôt nécessaire. Est-elle vraiment sans risque ? Ce n’est pas si sûr. Mais ne prend-on pas de risque dans le flot de la circulation automobile ou dans certaines conduites addictives ? La vie elle-même prend les meilleurs sens dans le jeu et les prises de risque.
Après l’éloge de la névrose, après un essai sur le bonheur, après de nombreux articles pétillants de malice et de lucidité, Georges Botet Pradeilles vous convie à une visite de ce domaine qui ne saurait être collectif. Rien ici ne sera véritablement explicatif. Le sens est à découvrir selon ce qui convient à chacun, et surtout selon ce qui surgit à son esprit par l’effet de surprise où l’on sent bien que l’auteur s’est d’abord étonné lui-même. Fort de l’expérience d’une carrière de psychologue et de responsable d’institutions sociales, il avance au fil de ses propres associations. Il ne s’agit pas d’une écriture d’éclairage, de communion ou de sympathie rassurante. Nous sommes également à l’écart du jargon psychanalytique qui caricature la simplicité de la pratique en la rendant obscure.
Il faudra parvenir au terme de cette lecture pour avoir un aperçu actuel et personnel, peut-être même nouveau, de ce mystère qui entoure encore la découverte Freudienne. Certains mesureront ce qu’est s’entendre lorsqu’on ne sait ordinairement que s’écouter pour afficher, entre plainte et ostentation, cette position où l’on se nourrit de ses symptômes. Lacan appelle justement cela : « jouissance ». Les plus avisés d’entre vous sauront de quoi il s’agit.
La vie, la mort, le désir, l’inconscient, la pulsion, le sexe (pardon, la libido), sont quelques-uns des mots clés de la psychanalyse. Au-delà de la pratique conceptuelle, leur ressenti appelle à la réflexion.
L’exercice réflexif de l’introspection est passé de mode. Le partage d’idées s’épuise en débats de positions rudimentaires. La course à l’objet, à l’image et aux positions nous accapare trop pour prendre de la distance. Dans nos contrées, l’humain vit plus longtemps. Il va toujours plus vite, plus loin. Le temps presse. Depuis l’enfance, jusqu’à la vieillesse, notre emploi du temps est bien rempli d’activités, de jeu, de travail, de loisirs, de formations, de vacances. Mais où va-t-il si vite ?
Le psychanalyste est ce témoin immobile auquel on suppose une connaissance. Mais qu’est-elle ? La spécificité de l’exercice est de ne jamais nous la livrer en nous laissant indéfiniment l’espoir de la découvrir. On n’inventera jamais mieux comme dispositif pour que chacun apprenne à mieux ressentir son désir pour en jouer en meilleure connaissance de cause. La psychanalyse, c’est cela. Cette quête personnelle de son argument et de ses limites que rien dans notre culture matérialiste, sans racines ni mythes, ne permet de repérer dans une histoire sans cesse enrichie où chacun deviendrait sa propre métaphore.
L’originalité de cette non démonstration qu’apporte la logique du désir rend à chacun un peu de liberté d’être. Le divan n’est même pas nécessaire pour l’émergence d’une parole libre. Tout au plus il la facilite. Il peut devenir virtuel. Ce meuble, ce support, est bien souvent mis en scène au cinéma. Il donne un côté mystérieux et rassurant à la fois. Le patient, analysant, se dit avant d’entrer : « Vais-je devoir m’allonger de suite ? Par quoi je commence docteur ? » Et comme bien souvent cela débute par un face à face, après quelques séances, il commence à s’inquiéter, puis il ose : « Mais ça sert à quoi votre divan » ?
Il parait même que certains psychanalystes ont fait diversion dans le domaine du sport, ou dans les entreprises. Est-ce bien sérieux tout ça ? Il ne faut pas oublier que la psychanalyse se veut aussi science, une science de la relation, comme la gestion peut être une science de l’action. Elle nous révèle que notre corps parle parfois, que nos conflits peuvent avoir un sens. Elle a pris une telle place dans nos vies que certains lui font dire aussi ce qu’elle ne peut énoncer et que d’autres la dénient avec la même ardeur. C’est bien là, la rançon du succès de ce qui devient incontournable dans les grands repères collectifs.
Avec Georges Botet Pradeilles nous allons tenter de remettre la psychanalyse à sa place dans son originalité et dans notre temps avec sa spécificité initiatique et ses limites. Le psychanalyste, un peu Socrate, un peu Pygmalion, mais sans s’affirmer et surtout sans se prendre, pour l’un ou l’autre, perfuse davantage son désir que son savoir. Il ne réduit jamais son patient à un objet de soins ou de formation. L’analysant a la parole.
Nous allons parcourir les paradoxes subversifs de la psychanalyse au fil de cet ouvrage dont on peut varier à son gré les parcours. Tout importe ici, mais rien n’est nécessaire, ni probatoire. Ce n’est pas une réponse au pamphlet qui circule et renvoie la psychanalyse à son inutilité dans cette position plus subversive qu’opérationnelle qu’elle prend par rapport aux savoirs, aux pouvoirs et aux discours hystériques de la séduction. Elle demeure un questionnement, un éclairage possible. Elle appartient à ceux qui s’adonnent à cette expérience de la libre énonciation sans autre crainte ou intention que de parvenir à s’entendre soi-même. Peu importent les modalités et le cadre. Chacun peut faire usage de sa parole selon son propre désir. Ici il n’y a pas de maître. Le savoir supposé ne vient que voilé. Au-delà des paroles données et reçues, là et maintenant, rien n’aura vocation à faire science d’école pour ces leçons visant à la conduite d’autrui. C’est toujours soi-même que l’on initie et transforme.
Voici un document de travail. Les marges sont libres et à annoter. La réflexion intime que chacun se découvrira par sa lecture est à y tracer. Le désir est une affaire personnelle secrète qui échappe aux meilleures formulations collectives. L’intelligence et l’amour, qui sont les expressions majeures de l’Homme, consentent difficilement aux communions et aux partages formels. La liberté du jeu psychanalytique permet de découvrir ou de construire de meilleures ouvertures à l’altérité, Mais elles permettront davantage des partages implicites intimes que ces jeux ordinaires de la domination et de la séduction faits de semblants et de leurres…La psychanalyse ne prétend en rien régler nos vies personnelles et professionnelles. Son questionnement du : « Que veux-tu ? » posé par ce psychanalyste, laissant notre place libre de toute projection de son propre désir, ne se referme jamais.
Il faut bien oser venir répondre là.
Nous voici avec un ouvrage ouvert et incomplet. Il n’est pas en ordre, et laisse la psychanalyse créer les failles fécondes de ces choix personnels qui rendent un peu plus avisé, opportun et responsable, sans exiger nécessairement d’être plus savant. Il faut prendre ainsi ce texte. Rien n’est acquis et il importe de poursuivre ses quêtes intimes. La psychanalyse est comme ces travaux agricoles qui doivent sans cesse être renouvelés point par point avec une inlassable assiduité, selon les années et les humeurs du temps et des personnes.
Soulignons que ce questionnement sur l’avenir de la psychanalyse s’inscrit dans une réflexion collective sur Psychanalyse et Management, initiée il y a vingt ans par des professionnels du management, des psychanalystes et des enseignants chercheurs en Sciences de gestion. Je fis partie de ces créateurs et j’ai assuré la présidence de l’Institut Psychanalyse et Management durant ces dernières années. Georges Botet Pradeilles est mon successeur à cette place et mon partenaire d’écriture.
C’est dans ce cadre que vient cet ouvrage. Il constitue un appui du travail réflexif permanent sur soi que le meneur d’Hommes d’aujourd’hui ne peut remplacer par aucune recette ou technique. L’efficacité et la productivité mènent souvent à des pratiques folles si elles ne s’adjoignent une éthique suffisante du respect du sujet. La position philosophique personnelle constitue la meilleure clef d’un management réussi. La stratégie est d’un autre registre. Le leader qui ne saurait se penser dans une position tierce entre l’Organisation et les Hommes rend son autorité peu crédible et crée difficilement les liens d’appartenance. Là se conserve la dimension humaine désirante dont la psychanalyse fait sans cesse rappel. Lorsque le désir s’éteint on verra monter l’ombre de l’angoisse.
Avec Georges Botet Pradeilles, nous revenons à la source de la psychanalyse : cette abstinence altruiste et quasi sacrée du psychanalyste qui rend à l’autre la liberté de désirer et de s’émouvoir dans cet espace où tout peut se mettre en mots. Il s’agit d’une rupture épistémologique et philosophique qui invente sans cesse la science subjective immatérielle permettant à chacun la traversée du miroir. La psychanalyse déjoue les fascinations narcissiques qui nous leurrent si souvent dans cette époque où tout le pouvoir est à l’image et ou exister se résume à se prendre pour soi-même.
De cette ouverture naissent de nouvelles réflexions et se font de nouvelles rencontres.
Dominique Drillon
La Rochelle le 25 juillet 2011
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